INTERVENTION MEDIATHEQUE MAM BEZIERS

VENDREDI 13 FEVRIER 2026 18H30

 

 

 

QU’EST-CE QUE L’AUTORITE ? FAUT-IL LA DEFENDRE ?

 

Mon intervention sera en trois parties et en 10 points : 1) tout d’abord, prendre le temps  non seulement du constat de la crise de l’autorité actuelle, mais aussi des raisons historiques et anthropologiques de cette crise. 2) ensuite, mieux analyser en quoi consiste vraiment le phénomène de l’autorité ; 3) enfin comprendre pourquoi on ne peut pas s’en passer, et vers quelles formes d’autorité nous pourrions nous diriger…

Deux philosophes seront particulièrement sollicités : Marcel Gauchet et Hannah Arendt

Je dois dire aussi que dans une autre vie, j’ai été formateur dans l’EN, et que la question de l’autorité dans le domaine de l’éducation a toujours été un sujet de réflexion passionnant, et d’une actualité incontournable étant donnée la crise de l’autorité qui traverse l’école depuis longtemps…

 

  1. La prédiction de Hannah Arendt s’est-elle confirmée ?

H. Arendt avait raison : dans un livre publié en 1961, elle annonce « l’effondrerment….de toutes les autorités traditionnelles à partir du début du XXème siècle » (in Crise dans la Culture, chap : Qu’est-ce que l’autorité ?). Les « sociétés des individus » comme les qualifie Marcel Gauchet,  où l’individu constitue la valeur suprême, avec en tout premier lieu ses droits à l’égalité et à la liberté, vivent les formes traditionnelles d’autorité comme autant de repoussoirs.

 

  1. La crise de l’autorité et l’individualisme

La « crise de l’autorité » traduit très précisément l’affaiblissement des formes traditionnelles d’assujettissement à des contraintes, à des normes et des structures collectives vécues comme extérieures et transcendantes à l’individu. La plupart des philosophes ou sociologues contemporains ont analysé cette tendance « lourde » avec précision (Gauchet, Lipovetsky, Touraine, Dubet, Bourdieu, Ehrenberg …etc.), et l’ont mis en relation avec la montée corrélative des valeurs de l’individu : la norme aujourd’hui, c’est la souveraineté de l’individu, ses droits, sa liberté, la responsabilité de ces choix existentiels ; c’est aussi le primat de la vie individuelle sur le collectif, le « souci de soi », comme le disait Michel Foucault.● Nous pouvons citer pour illustrer ce phénomène les deux exemples proposés par F.Dubet ; le premier est celui des relations conjugales : pendant très longtemps, la relation conjugale et la relation amoureuse pouvait être séparées ; le fait d’être mari et femme (consacré par le mariage) était une condition suffisante pour rester ensemble, même si l’amour n’était plus au rendez-vous ; cela est beaucoup moins vrai aujourd’hui : une relation conjugale doit rester amoureuse sous peine d’être annulée, et l’officialisation juridique est devenue de toute façon facultative…Le lien d’alliance comme fondement traditionnel de la famille ne fait plus « autorité ». Nous avions montré lors d’un précédent café philo (« Familles je vous hais, familles je vous aime ! ») comment la « famille institutionnelle » est devenue un simple groupement privé entre personnes… Le deuxième exemple concerne l’école : si le Maître était par principe écouté dans l’ancienne école de la République, dit F.Dubet, c’est parce que « dans les vraies institutions, même si le prêtre est nul, on l’écoute parce qu’on croit en Dieu ! ».

 

Pour comprendre ces changements, il est nécessaire de faire un peu d’histoire avec Marcel Gauchet afin d’analyser comment se développe cette société des individus avec l’avènement de la Modernité….

 

  1. La modernité démocratique et l’avènement de « la société des individus ».

 

Il s’agit d’analyser le présent de nos sociétés dites « sociétés des individus », à partir de l’histoire de la modernité démocratique indissociable de la sortie de la religion (non pas en tant que croyance privée mais en tant que pouvoir structurant les formes collectives de la vie en société).●

L’avènement de la modernité démocratique, c’est le passage d’une société holiste - hiérarchisée, organisée « en dépendances, communautés et corps », où les places et les rôles de chacun sont fixés, et dont le principe de légitimité est au-dessus des hommes, à savoir le « très haut », la puissance divin elle-même) - à une société   dont le principe de légitimité est à l’intérieur d’elle-même, c’est-à-dire repose sur les droits des individus qui la composent.

C’est une véritable révolution anthropologique qui se traduit par un long processus de sortie de la religion et d’individualisation croissante, de plus en plus concrète.

● Ce processus nous conduit à cette société des individus qui finit par absolutiser la valeur de l’individu et de ses droits, et à une disjonction de plus en plus profonde entre l’individuel et le collectif, à partir des années 70. Cet individu  contemporain a tendance à se penser comme « une entité autonome qui se détache de toute appartenance et veut ignorer la société dans laquelle il vit ». Les conséquences de cette disjonction selon Marcel Gauchet sont nombreuses, mais elle consacre notamment l’affaissement de tout ce qui pouvait figurer une transcendance des collectifs sur les individus, l’éclipse du politique, et le repli sur la sphère privée.

● Pour dire les choses de façon peut-être plus radicale, la démocratie doit affronter une antinomie ou du moins un paradoxe qui lui est constitutive et dont elle ne peut par conséquent se défaire complètement : l’antinomie entre individu et société. Une fois posé qu’il y a d’abord des individus déliés et également libres –contrairement à la société traditionnelle, dont le principe de légitimité hétéronome se résume à « la loi de l’Autre », la matrice religieuse organisant l’unité de la société – toute la question sera de savoir comment faire pour faire tenir ensemble ces individus. Comment construire leur « être-ensemble », à partir de cette irréductible pluralité d’existences ? ● Cette question hantera toute l’histoire des démocraties, et notamment notre époque à partir des années 70, car avec la radicalisation de la modernité, disparaissent les derniers signes de l’ancienne société.

 

A partir de cet arrière-plan à la fois anthropologique et sociohistorique, revenons à l’analyse de la crise de l’autorité, en prenant l’exemple de l’école

 

 4- L’exemple de la crise de l’autorité à l’école

La crise de l’autorité à l’école est généralement pensée comme une disjonction entre d’un côté l’imposition collective de normes et de savoirs (logique de transmission), et de l’autre la revendication démocratique d’une prise en compte des droits à l’égalité et à la liberté des individus… Nous sommes précisément en présence de cette antinomie que nous venons d’évoquer entre l’individuel et le collectif, qui est au cœur des processus d’éducation et de socialisation. Mais si nous examinons précisément cette contradiction, nous nous rendons compte qu’elle est en quelque sorte indépassable, et que nous devons résolument assumer cette tension indépassable entre ces deux exigences ● Certes le but ultime de l’école dans une société démocratique est de former des individus libres et autonomes, mais pour y parvenir, n’est-elle pas obligée de mettre en œuvre des moyens de socialisation de nature coercitive ? A l’inverse peut-être de la fiction rousseauiste qui imagine une éducation qui a seulement pour fonction de répondre aux besoins de l’enfant considéré déjà comme quasiment autonome (il y a de ce point de vue une certaine sacralisation de l’enfant, que l’on peut retrouver dans certaines « pédagogies nouvelles », comme si l’enfant était déjà naturellement autonome), nous devons penser plutôt que l’individu autonome lui-même est une produit de la société, et que l’école, pour parvenir à sa fin ultime, doit impérativement assumer l’exercice d’une contrainte collective et la transmission de contenus normatifs définies par la collectivité elle-même. Sinon, comme le dit si justement Marcel Gauchet, « l’école selon l’individu passera inexorablement à côté des conditions de production de cet individu ». ● Ce qui est difficile à penser pour une société des individus : Il y a une précédence et une extériorité des savoirs et de la culture, seules conditions de l’émancipation des individus. D’où une certaine forme de violence (symbolique bien sûr) inhérente à l’acte d’apprendre. En effet, Apprendre, « c’est se déprendre de soi-même, c’est consentir à un ordre identique pour tous »… L’enseignement ne peut pas ne pas être aussi décentrement, mise en relation avec un au-delà des possibilités du sujet » (Marcel Gauchet, « L’école à l’école d’elle-même » in « La Démocratie contre elle-même »). ● La crise de l’école renverrait alors à une  confusion entre la fin et les moyens : si la fin ultime de l’école est de former un individu indépendant et autonome, ne  risque-t-on pas en revanche, en mettant cette indépendance au point de départ comme ressort des acquisitions, de rendre problématique la construction même de cette indépendance ?

 

5- D’un côté les théories de la fin de l’autorité, de l’autre celles qui réclament la restauration des anciennes formes d’autorité

 

Les théories de la fin de l’autorité émergent dans les années 80-90, dans la foulée du succès par ex de « Libres enfants de Summerhill » de A. Neil (publié en France en 1970), ou mieux de « La société sans école » de Ivan Illich publié en 1971, et qui rencontre un succès considérable à sa sortie. Il n’est pas question de restituer ici la thèse qui est développée, mais quelques principes de base en montrent bien la teneur : 1) pas de séparation entre élèves et maîtres, il n’y a que des individus ; 2) les seuls rapports sociaux admissibles sont les rapports égalitaires de personnes à personnes 3) Nous ne tenons le savoir que de nous-mêmes et la seule pratique pertinente est celle des réseaux de savoirs mettant en relation des offreurs et des acquéreurs, sur le modèle du marché, en dehors de toute institution scolaire. ● Cette thèse a eu un temps des échos atténués en sciences de l’éducation et en pédagogie, dans un moment de l’histoire où la sensibilité antiautoritaire était très développée. Un pédagogue bien connu dans les années 80/90, J.Houssaye[1] (« Autorité et Education »1996) s’explique sur l’autorité : « Entre l’autorité et l’éducation, nous avons choisi…. Loin d’être indispensable à la réalité scolaire, l’autorité signe l’échec de l’éducation à l’école. Il convient de construire l’éducation en dehors d’elle. Il n’y a pas de problème d’autorité à l’école. C’est l’autorité en tant que telle qui fait problème. L’autorité ne peut-être une solution. L’autorité n’existe pas. ». Dans le domaine de la réflexion philosophique, il faut signaler le travail de Alain Renaut (« La fin de l’autorité »2004) : pour lui, il y une antinomie définitive entre autorité et démocratie. Le phénomène de l’Autorité doit être considéré comme survivance d’un autre âge. Les droits sacrés de l’individu, l’égalité de droits entre égaux et la liberté égale pour chacun, ne pouvaient qu’entrer dans l’univers scolaire. En face de ce courant anti-autoritaire, se développe un courant inverse qui réclame à grand cri le retour des formes traditionnelles d’autorité, d’inculcation du savoir, les formes classiques d’assujettissement collectif de l’école d’autrefois. Qui ne se souvient pas de ce livre provocateur écrit en 2005 par Jean Paul Brighelli, « La fabrique du crétin » ? On assiste alors à une bataille rangée entre les « républicains » et les « pédagogues », comme si l’un excluait l’autre….

 

  1. Un faux débat

La crise de l’autorité traditionnelle ne peut déboucher ni sur la suppression pure et simple de toute forme d’autorité, ni sur la restauration pure et simple des formes d’autorité encore efficientes il y a 30 ou 40 ans. L’alternative n’est pas entre la restauration ou l’enterrement de toute forme d’autorité, au profit par exemple à l’école de formes exclusivement contractuelles et négociées (comme semble le souhaiter Alain Renaut). La vraie question est de savoir si un troisième terme est envisageable, et comment cette autorité peut s’exercer de façon compatible avec notre sentiment de l’égalité et de l’indépendance des êtres ? Mais pour avancer dans cette direction, il est nécessaire de s’arrêter sur cette notion d’autorité : que signifie-t-elle au juste ?

 

  1. Qu’est-ce que l’autorité ? Hannah Arendt et Marcel Gauchet

. Il peut-être utile de citer la définition de l’autorité selon Hannah Arendt (in « Crise dans la culture ») qui « fait autorité »( !) ; rappelons que pour elle, l’autorité est associée à la conviction du caractère sacré de la tradition et pense que, depuis le début du XXème siècle, a eu lieu « un effondrement plus ou moins général…de toutes les autorités traditionnelles ». Elle définit donc ainsi l’autorité, et chaque phrase est importante :

« L’autorité exclut l’usage extérieur de moyens de coercition ; là où la force est employée, l’autorité proprement dite a échouée. L’autorité d’autre part est incompatible avec la persuasion qui présuppose l’égalité et opère par un processus d’argumentation. Là où on a recours à des arguments, l’autorité est laissée de côté. Face à l’ordre égalitaire de la persuasion, se tient l’ordre autoritaire qui est toujours hiérarchique. S’il faut vraiment définir l’autorité, alors ça doit être en l’opposant à la fois à la contrainte par force et à la persuasion par arguments… ». Nous pouvons résumer cette définition en disant que l’autorité se traduit par une adhésion volontaire sans contraintes ni persuasion. ●

 

«Adhésion volontaire » : ce n’est pas qu’un pouvoir, qu’un rapport de forces, puisqu’il exige une adhésion ; il n’est donc pas de l’ordre de la pure soumission contre la volonté de celui qui la subit ; ce n’est pas la dictature, l’abus de pouvoir, l’autoritarisme. « Sans persuasion » : cette définition ne paraît pas compatible avec celle de la démocratie, qui privilégie précisément le débat à égalité de droit pour prendre ensemble les décisions ou résoudre des conflits.

 

● Nous complèterons cette définition par la distinction que fait Marcel Gauchet entre autorité, pouvoir et puissance (notions souvent confondues). Il montre en particulier comment l’autorité a avant tout valeur de médiation

 

→ Le pouvoir concerne la dimension institutionnelle (inscrite dans le droit)

→ La puissance est une dimension « matérielle » caractérisée par une capacité d’imposition due à des moyens de contraintes (liée à la force)

→ L’autorité est inséparable de la question de la légitimité : c’est toujours au nom de quelque chose  qu’elle s’exerce, « qui fait signe vers un au-delà d’elle-même » : une valeur collectivement partageable, un principe de validité générale. Elle est « représentative par essence » ; et donc nous renvoie à un tiers qui est extérieur, comme par exemple les principes de la République, ou plus concrètement les missions d’éducation et d’instruction du professeur. C’est au nom de ce tiers que le professeur (ou le juge, le Ministre, le médecin etc.) est « autorisé »[2] à faire usage d’autorité. L’autorité relève de cette autorisation, qui comme le dit Hobbes, est donnée par les hommes à ceux ou celles qui les représentent et assurent leur protection et la possibilité d’une existence collective. Ce tiers est censé représenter le commun. ● Pourquoi cette relation d’autorité  est-elle si importante ?  

Parce que, si la force sans le droit c’est la dictature, le droit également doit bénéficier de l’appui de la légitimité : « C’est-elle qui permet de faire l’économie de la contrainte et de la violence ». Nous retrouvons la définition de H. Arendt au sens où l’autorité passe par l’acceptation et la reconnaissance des acteurs. Si tel n’est pas le cas, c’est une lutte de tous les instants pour l’application coercitive des règles. C’est en ce sens que l’on peut dire que l’autorité est le « grand levier pacificateur des sociétés humaines ». ● Contrairement au pouvoir qui est impersonnel (se transmet sous des formes légales et institutionnelles), l’autorité est inévitablement portée par une personne, c’est-à-dire « incarnée », et contient par conséquent une part informelle qui prend le dessus sur le cadre dans lequel elle s’inscrit (précisément au sens ou elle est une disposition spéciale à représenter quelque chose qui est au-delà de soi).

 

  1. Ne pas confondre les formes historiques de l’autorité et le fait même de l’autorité

Selon M. Gauchet, H. Arendt a confondu les figures historiques de l’autorité avec le fait même de l’autorité. Il est vrai qu’historiquement l’autorité est indéfectiblement attachée à la religion et à la tradition. Chez Arendt nous avons en effet une trinité indissoluble entre tradition, religion et autorité dont l’origine est la Rome antique. ● Sans doute que « le type pur » du rapport d’autorité  prend sa source en effet dans la tradition et la religion, et il est vrai que cette position transcendante devient un repoussoir face à la modernité, qui entend lui substituer au contraire l’immanence de la raison, l’examen rationnel, et ce qui lui est naturellement associé, les valeurs d’égalité et de liberté. Cependant, même si nos principes de droit ne peuvent reconnaître vraiment le phénomène de l’autorité, et que « l’état de droit » est la référence ultime de nos sociétés démocratique (à raison), il reste que le fait de l’autorité continue d’être bien là, comme un donné qui semble inhérent au fonctionnement social ou au fonctionnement humain ● Il faut donc comprendre pourquoi ce fait de l’autorité subsiste, mais attention, il ne s’agit pas bien sûr de regretter d’anciennes formes d’autorité légitimement critiquées et condamnées : nous savons par exemple aujourd’hui que la passivité et l’absence de liberté dans les apprentissages empêchent une activité de l’élève lui permettant de découvrir par lui-même la nécessité et le sens du savoir ; nous savons également les dégâts psychologiques de l’autorité avec l’expérience du totalitarisme et les apports de la psychanalyse, notamment les méfaits d’une éducation répressive qui produit des individus soumis et sadiques[3] etc. Pourquoi alors le fait de l’autorité subsiste, au-delà des formes historiques qu’il a pu prendre auparavant ?

 

  1. Pourquoi le fait de l’autorité subsiste ?

Nous avons déjà dit qu’une société où il n’y aurait que de la force et du droit serait proche du cauchemar. L’autorité est cette médiation entre l’individuel et le collectif  qui permet non seulement l’obéissance mais aussi l’appropriation de règles et de valeurs propre à notre communauté. ● Il y aura toujours, que nous le voulions ou non, une transcendance du collectif, au sens où nous appartenons à une collectivité qui nous a fait comme nous sommes, qui nous précède et nous antécède[4], qui nous procure le langage, nous investit de son héritage, nous infuse la culture et les idéaux qui nous guident (quoiqu’en disent les naïfs individualistes !). ● L’autorité, et sa dimension représentative, représente cet « au-delà » dont nous venons de parler, même s’il ne s’agit pas cette fois-ci d’un regard religieux mais laïc…). En ce sens l’autorité est un rouage de médiation constitutif du mécanisme social ; elle est inhérente à l’articulation de l’être-soi et de l’être ensemble. ●

Dans la sphère éducative, la relation d’autorité est la relation essentielle.

Cette société des individus dans laquelle nous nous trouvons (souvent pour notre bien, il faut le reconnaître !) crée un environnement culturel qui nous porte à croire illusoirement en notre autoconstitution, selon un développement endogène qui ne doit rien à l’extérieur (c’est un peu le mirage entretenu par la culture individualiste)… Dans un tel contexte anthropologique, la fonction de l’autorité apparaît d’autant plus fondamentale, car seule en mesure de maîtriser cette contradiction entre « le commandement d’ensemble et la reconnaissance des individualités » : « l’unique médiation possible entre le commandement d’ensemble et la reconnaissance des individualités, s’agissant de cette entreprise impossible, former des individus » (M. Gauchet).  La possibilité même de l’éducation « commence là où s’arrête la contrainte légale et là où le recours à la force est proscrit. » (c’est-à-dire au-delà des contraintes du droit et de la force)

● A l’école encore plus qu’ailleurs, la relation d’autorité est essentielle, à l’exclusion du pouvoir et de la puissance. C’est elle par exemple qui articule ou accorde l’obligation sociale de passer par l’école avec l’adhésion personnelle des élèves à ces buts. Bien sûr, le rôle des familles est crucial ici, mais celui des enseignants aussi. ● Finalement, la prééminence du collectif est toujours indispensable dans la vie en société, quelque soit par ailleurs la crise que connaît aujourd’hui ses formes d’expression publique. L’autorité est la clé de l’éducation, au sens où elle est seule à même de réaliser cette articulation entre l’individuel et le collectif.

 

Conclusion provisoire : vers la fondation d’une nouvelle forme d’autorité ?

 Il ne faut donc ni congédier définitivement l’autorité, ni vouloir la faire renaître de ses cendres. La réponse pertinente n’est ni dans l’enterrement, ni dans la restauration de formes anciennes. Comment alors créer les conditions d’une autorité qui ne sera plus jamais celle du passé ? « Le moment est venu de la regarder d’un œil laïc, à distance égale de la révérence béate (les nostalgiques du « c’était mieux avant ») et de l’horreur sacrée » (celle des « antiautoritaires »). Une restauration de l’autorité qui ne sera plus sous l’emprise d’une quelconque transcendance –pas plus Dieu ou la Nature que la Classe sociale - , et qui sera donc de nature relationnelle, réalisant un compromis entre d’une part les valeurs d’égalité et de liberté portées par  les nouveaux réquisits de l’individu contemporain, et d’autre part la nécessité d’une médiation entre logique individuelle et logique collective. ● Par exemple à l’école, il y a une logique de l’héritage et de la transmission sans laquelle aucune éducation n’est possible, mais il y a également une logique de promotion des valeurs de l’égalité et de la liberté qu’il faut faire vivre pratiquement. Il faut donc se garder de toute pensée binaire en la matière. ● Dire que l’autorité est « relationnelle », c’est reconnaître également qu’elle n’est jamais acquise « de droit divin », et qu’elle doit se construire dans la relation, ce qui suppose l’activation de compétences capables d’entraîner la confiance

 

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● Un des problèmes importants qui traverse la représentation démocratique  aujourd’hui, et qui est très difficile à digérer, est le suivant : nous devons faire le deuil de nos premières convictions concernant l’unité du peuple et du bien commun, à travers par exemple l’idée de volonté générale chère à Rousseau. Cette idée que le peuple n’a de sens à être représenté que dans ses partages et  ses oppositions  est la chose la plus difficile à accepter. ● Cela signifie entre autre chose que, même si l’intérêt commun reste l’objectif ultime, la représentation doit précisément représenter les divisions qui traversent le peuple, « la pluralité des composantes structurelles du monde démocratique » (Marcel Gauchet), qui continuent de faire référence aux trois grandes options que sont le désir d’ordre (conservatisme), le besoin de liberté (libéralisme), le souci de la transformation des conditions d’existence en faveur de plus d’égalité (socialisme). S’il est donc vrai qu’il y a une vérité du conservatisme, une vérité du libéralisme, une vérité du socialisme, vérités partielles mais indépassables, alors l’autorité reconnue passe par un travail de médiation pour articuler ces termes divisés, sans pour autant sous-estimer le choix qui doit être fait entre ces trois options (quoiqu’en dise Macron, la gauche et la droite, çà existe !) ● Une autorité nouvelle en politique passerait donc par un « gouvernement de soi » de nature relationnelle au sens de mise en relation de ces différentes options, dans le cadre d’un processus ouvert sans résultat garanti. Dans la situation confuse et chaotique du gouvernement d’aujourd’hui, cette politique du compromis et de mise en relations d’options ainsi « relativisées », cette logique de coexistence et de médiation entre des options initialement antagonistes, ne sont-elles pas particulièrement adaptées pour la refonte de l’autorité politique ? ● Dans cette configuration, la nouvelle autorité sera indissociable d’une valorisation de la délibération et de la confrontation réglée des partis qui incarnent ces options. « La démocratie est en train de découvrir que face à des vérités également légitimes, elle a avant tout une fonction médiatrice et de compromis »

 

 

 

 



[1] Professeur des sciences de l’éducation

[2] Autoriser, autorisation : partage son étymologie avec autorité et auteur (du latin « auctor, auctoritas », provenant de « augere » : augmenter).

[3] Alice Miller, psychologue et psychanalyste  

[4] Lantécédence annonce une chose dont elle est la cause


 

 

Ce nouveau blog voit enfin le jour. Merci à celui qui l'a conçu ! Notre association Philo Sophia souhaitait ainsi pouvoir faire partager ces activités  à un public plus large que les habitués du café philo de la Maison du Malpas.

Animant celui-ci  ainsi que quelques autres, je souhaitais aussi pour ma part faire connaître plus largement les textes de réflexion philosophique écrits à l'occasion et en amont de ces cafés philos depuis plusieurs années. Cinq années d'écrits sont ainsi réunis (une cinquantaine),
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Daniel Mercier